L’ÉVÉNEMENT

INTERVIEW DE JEAN-FRANÇOIS SAM-LONG, HOMME DE LETTRES EN FAVEUR DU CRÉOLE À L'ÉCOLE

"Réconcilier l'élève avec sa culture"

Jean-François Sam-Long est professeur de lettres, écrivain, et président de l'UDIR (Union de défense de l'Identité réunionnaise) depuis 20 ans. Il anime une option Langues et cultures régionales (LCR) au collège des Deux Canons depuis la rentrée. Comme 48,5% de sondés, II pense que le créole doit être une discipline optionnelle pour l'obtention du baccalauréat. Pour lui, l'apprentissage de la langue et de la culture créoles aux élèves les I aidera à assumer leur Identité et à s'Intégrer dans la société. Toutefois, Jean-François Sam-Long estime que le I Capes de créole n'est pas une priorité

Dans notre sondage, moins de 5 points séparent les "peur" et les "contre?', sur le sujet du créole à l'école. En tant que professeur de lettres au collège, quelle est votre position?

Je suis pour un apprentissage (ta créole en milieu franco­phone, incluant l'aspect cul­turel, le patrimoine... Il faut que l'enfant réunionnais construise sa propre identité, aujourd'hui morcelée, dans le sens où elle est niée dans sa double-dimension : linguis­tique et culturelle. C'est seu­lement quand ils seront sécu­risés et que leur identité sera renforcée, que les jeunes Réunionnais pourront s'ouvrir avec succès sur le reste du monde.

Cette affirmation de l'identité créole ne vient qu'au 4erang des justifications dans notre sondage. La majorité des "pour" voit dans l'enseignement du créole l'occasion de "bien parler sa langue maternel­le», puis de "pérenniser la culture et la langue". Quels autres avantages y trouvez-vous?

L'apprentissage du créole en milieu francophone permet à l'enfant de redécouvrir le plaisir de travailler, d'écrire, de lire, d'échanger avec ses professeurs et ses camarades. La motivation suscitée par l'apprentissage du créole favorise  ses  efforts  de concentration et son investis­sement dans le travail, qui se répercutent sur les disciplines fondamentales, telles que les maths. L'élève a l'impression d'exis­ter, de retrouver sa dignité d'élève, après une succession d'échecs. Sans cela, la néga­tion de son identité provoque chez l'enfant un rejet de l'école, des enseignants, du système éducatif, et des com­portements violents.

Vous généralisez. Ces problème ne concernent pas la majorité des élèves, n'est-ce pas?

Cela concerne une énorme proportion d'élèves. C'est un gâchis horrible. Des milliers d'élèves sont concernés par cette situation d'échec scolai­re à La Réunion. L'option LCE permet à l'enfant d'être actif, d'utiliser les mots qu'ils possède pour "se dire". Beaucoup d'enfants, si on leur parle en français, s'en­foncent dans le silence. Ils vont utiliser la violence ou consommer du zamal pour montrer qu'ils existent. Ces actions, que nous qualifions d'agressions, ne sont souvent que des paroles désespérées. C'est pourquoi je suis contre toute sanction à l'égard des élèves.

Et le Capes de créole, vous êtes pour ou contre?

Je suis très favorable à la création d'un Capes de créo­le. Mais il ne faut pas qu'avec l'option LCR, ce soit les deux arbres qui cachent la forêt. Le Capes de créole n'est de toute façon pas une priori­té. L'urgence, c'est plutôt la baisse des effectifs dans les classes. Il faut d'abord rechercher l'intérêt   de l'élève.

Justement, beaucoup refusent l'idée du créole à l'éco­le parce qu'ils estiment qu'il pénalisera encore davantage les élèves qui ne maîtrisent pas le Français. Qu'en pensez-vous?

Avec les méthodes actuelles, certains élèves arrivent en troisième sans. Savoir lire. L'apprentissage" du créole en milieu francophone ne consti­tue pas un handicap. II favori­se la maîtrise de la langue française. Il donne à l'élève une place dans le collège,- où il ne se sent pas méprisé dans sa langue.

Les élèves en situation de réussite maîtrisent le bilin­guisme. Nous voulons que cet atout soit accessible aux autres. C'est-à-dire eux qui confondent les langues, sans en maîtriser vraiment aucune des deux. Ils parlent un fran­çais "makot", qui consiste à "mayer les deux langues."

Notre sondage montre par ailleurs que deux tiers des détracteurs du créole à l'école avancent comme argument que cette langue est un patois. Pourquoi, comme la plupart des mili­tants pro créole, vous offusquez-vous de ce terme?

Parce que le créole est une langue à part entière, forgée à partir du .Français, de langues africaines, du malgache, et maintenant de langues anglo­phones. On parle de patois sous prétexte qu'il s'agit d'une langue orale. Mais c'est faux. Le créole s'écrit depuis le XIX™ siècle. La langue est codifiée depuis plus de vingt ans.

Pourtant, tout le monde ne se retrouve pas autour d'une seule graphie. Cette question n'est pas résolue. Quelle est votre position, à ce sujet?

Le recteur, dans ses directives sur l'enseignement du créole, a laissé libre le choix de la graphie. étymologique ou phonologique. C'est une erreur pédagogique, parce que passer de l'une à l'autre en fonction du professeur sera déstabilisant pour les, élèves. Je suis pour le choix d'une graphie de manière urgente.

Comment expliquez-vous que   certains   parents d'élèves réunionnais, exclu­sivement créolophones, soient eux-mêmes hostiles à l'apprentissage du créole à l'école?

C'est le contrecoup de l'assi­milation culturelle. Jusqu'à l'âge de 20 ans, je ne pouvais pas m'exprimer en français. Jusqu'à ce que je prenne un bain culturel lors de mon service militaire, à Lyon. On me disait alors que le créole n'était pas une langue. D'autre part, les ..parents considèrent, à tort, que l'éco­le est un vecteur de promo­tion sociale. Ce qui ne corres­pond plus à la réalité socio-économique de nos jours. Fils de pêcheur, j'ai réussi à accé­der au fonctionnariat. Ce n'est plus possible aujour­d'hui pour les milieux défa­vorisés. Les espoirs de ces parents ne reposent plus sur aucune réalité. L'enseignant est là pour dire la vérité aux parents.

Mais alors, quel espoir leur laissez-vous de s'en sortir?

L'ambition de cet enseigne­ment va au-delà de la langue, pour permettre à l'enfant de se réconcilier avec son envi­ronnement. On ne peut pas prédire que le jeune aura un emploi. On ne maîtrise pas l'environnement social. Mais Si l'enfant parvient à s'accep­ter tel qu'il est, à retrouver une image valorisante de lui-même, il pourra s'intégrer dans la société française.

Vous évoquiez tout à l'heure un sentiment de honte ressenti par l'élève réunion­nais de sa propre identité. Que vouliez-vous dire par là?

Cette honte est liée à l'assi­milation culturelle. Comme si la culture française était la seule acceptable. C'est du moins le discours tenu jusque dans les années 1980.. Or quand une langue est' dépréciée, tout le sens véhiculé par cette langue est déprécié. C'est ce qui est susceptible de gêner le petit Réunionnais dans son identi­té. Depuis dix ans, ces collé­giens sont dans un état de dis­persion mentale, liée au fait qu'ils ont accumulé un senti­ment de frustration profond. Ils ont longtemps cru qu'ils n'étaient capables de rien. Cette honte, cette déstabilisa­tion, cette fragilité intérieure, ils la portent en eux. D'où une société honteuse, fragile, déstabilisée, "zamalée". Les jeunes Réunionnais doivent être fiers de leur langue, de leur culture, de leur pays.

Si l'école forme des délin­quants, nous aurons demain une société de délinquants, n faut"  sortir   les   jeunes Réunionnais de ces impasses. La situation de l'éducation à La Réunion est très critique. On observe que les élevés sont violents envers leurs pro­fesseurs. Mais quand un enseignant ne cesse de leur répéter des propos qu'ils ne comprennent pas, les élèves le ressentent comme une violence, comme une insulte à leur égard. Du coup, ils lé lui rendent bien.

Mais quel est la place des impératifs du programme scolaire, dans une telle appréhension de l'éduca­tion?

Le programme, on s'en fout ! Le programme n'a de sens que par rapport à ce que l'en­fant peut en assimiler. La meilleure arme pédago­gique, C'est de mettre en place des stratégies indivi­dualisées. Trouver différents chemins pour intéresser l'en­fant à ce qu'il fait. Et par là, l'aider à progresser.

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