Dans notre sondage, moins de 5 points séparent les "peur" et les "contre?', sur le sujet du créole à l'école. En tant que professeur de lettres au collège, quelle est votre position?
Je suis pour un apprentissage (ta créole en milieu
francophone, incluant l'aspect culturel, le patrimoine... Il faut que
l'enfant réunionnais construise sa propre identité, aujourd'hui morcelée,
dans le sens où elle est niée dans sa double-dimension : linguistique et
culturelle. C'est seulement quand ils seront sécurisés et que leur identité
sera renforcée, que les jeunes Réunionnais pourront s'ouvrir avec succès sur
le reste du monde.
Cette
affirmation de l'identité créole ne vient qu'au 4erang des
justifications dans notre sondage. La majorité des "pour" voit dans
l'enseignement du créole l'occasion de "bien parler sa langue maternelle»,
puis de "pérenniser la culture et la langue". Quels autres avantages
y trouvez-vous?
L'apprentissage du créole en milieu francophone
permet à l'enfant de redécouvrir le plaisir de travailler, d'écrire, de lire,
d'échanger avec ses professeurs et ses camarades. La motivation suscitée par
l'apprentissage du créole favorise ses
efforts de concentration et
son investissement dans le travail, qui se répercutent sur les disciplines
fondamentales, telles que les maths. L'élève a l'impression d'exister, de
retrouver sa dignité d'élève, après une succession d'échecs. Sans cela, la
négation de son identité provoque chez l'enfant un rejet de l'école, des
enseignants, du système éducatif, et des comportements violents.
Vous
généralisez. Ces problème ne concernent pas la majorité des élèves,
n'est-ce pas?
Cela concerne une énorme proportion d'élèves. C'est
un gâchis horrible. Des milliers d'élèves sont concernés par cette situation
d'échec scolaire à La Réunion. L'option LCE permet à l'enfant d'être
actif, d'utiliser les mots qu'ils possède pour "se dire". Beaucoup
d'enfants, si on leur parle en français, s'enfoncent dans le silence. Ils
vont utiliser la violence ou consommer du zamal pour montrer qu'ils existent.
Ces actions, que nous qualifions d'agressions, ne sont souvent que des paroles désespérées.
C'est pourquoi je suis contre toute sanction à l'égard des élèves.
Et
le Capes de créole, vous êtes pour ou contre?
Je suis très favorable à la création d'un Capes de
créole. Mais il ne faut pas qu'avec l'option LCR, ce soit les deux arbres qui
cachent la forêt. Le Capes de créole n'est de toute façon pas une priorité.
L'urgence, c'est plutôt la baisse des effectifs dans les classes. Il faut
d'abord rechercher l'intérêt de
l'élève.
Justement,
beaucoup refusent l'idée du créole à l'école parce qu'ils estiment qu'il pénalisera
encore davantage les élèves qui ne maîtrisent pas le Français. Qu'en
pensez-vous?
Avec les méthodes actuelles, certains élèves
arrivent en troisième sans. Savoir lire. L'apprentissage" du créole en
milieu francophone ne constitue pas un handicap. II favorise la maîtrise de
la langue française. Il donne à l'élève une place dans le collège,-
où il ne se sent pas méprisé dans sa langue.
Les élèves en situation de réussite maîtrisent le
bilinguisme. Nous voulons que cet atout soit accessible aux autres. C'est-à-dire
eux qui confondent les langues, sans en maîtriser vraiment aucune des deux. Ils
parlent un français "makot", qui consiste à "mayer les deux
langues."
Notre
sondage montre par ailleurs que deux tiers des détracteurs du créole à l'école
avancent comme argument que cette langue est un patois. Pourquoi, comme la
plupart des militants pro créole, vous offusquez-vous de ce terme?
Parce que le créole est une langue à part entière,
forgée à partir du .Français, de langues africaines, du malgache, et
maintenant de langues anglophones. On parle de patois sous prétexte qu'il
s'agit d'une langue orale. Mais c'est faux. Le créole s'écrit depuis le XIX™
siècle. La langue est codifiée depuis plus de vingt ans.
Pourtant,
tout le monde ne se retrouve pas autour d'une seule graphie. Cette question
n'est pas résolue. Quelle est votre position, à ce sujet?
Le recteur, dans ses directives sur l'enseignement du
créole, a laissé libre le choix de la graphie. étymologique ou phonologique.
C'est une erreur pédagogique, parce que passer de l'une à l'autre en fonction
du professeur sera déstabilisant pour les, élèves. Je suis pour le choix
d'une graphie de manière urgente.
Comment
expliquez-vous que certains parents d'élèves réunionnais, exclusivement créolophones,
soient eux-mêmes hostiles à l'apprentissage du créole à l'école?
C'est le contrecoup de l'assimilation culturelle.
Jusqu'à l'âge de 20 ans, je ne pouvais pas m'exprimer en français. Jusqu'à
ce que je prenne un bain culturel lors de mon service militaire, à Lyon. On me
disait alors que le créole n'était pas une langue. D'autre part, les ..parents
considèrent, à tort, que l'école est un vecteur de promotion sociale. Ce
qui ne correspond plus à la réalité socio-économique de nos jours. Fils de
pêcheur, j'ai réussi à accéder au fonctionnariat. Ce n'est plus possible
aujourd'hui pour les milieux défavorisés. Les espoirs de ces parents ne
reposent plus sur aucune réalité. L'enseignant est là pour dire la vérité
aux parents.
Mais
alors, quel espoir leur laissez-vous de s'en sortir?
L'ambition de cet enseignement va au-delà de la
langue, pour permettre à l'enfant de se réconcilier avec son environnement.
On ne peut pas prédire que le jeune aura un emploi. On ne maîtrise
pas l'environnement social. Mais Si l'enfant parvient à s'accepter tel qu'il
est, à retrouver une image valorisante de lui-même, il pourra s'intégrer dans
la société française.
Vous
évoquiez tout à l'heure un sentiment de honte ressenti par l'élève réunionnais
de sa propre identité. Que vouliez-vous dire par là?
Cette honte est liée à l'assimilation culturelle.
Comme si la culture française était la seule acceptable. C'est du moins le
discours tenu jusque dans les années 1980.. Or quand une langue est' dépréciée, tout le sens véhiculé
par cette langue est déprécié. C'est ce qui est susceptible de gêner le
petit Réunionnais dans son identité. Depuis dix ans, ces
collégiens sont dans un état de dispersion mentale, liée au fait qu'ils
ont accumulé un sentiment de frustration profond. Ils ont longtemps cru
qu'ils n'étaient capables de rien. Cette honte, cette déstabilisation, cette
fragilité intérieure, ils la portent en eux. D'où une société honteuse,
fragile, déstabilisée, "zamalée". Les jeunes Réunionnais doivent
être fiers de leur langue, de leur culture, de leur pays.
Si l'école forme des délinquants, nous aurons
demain une société de délinquants, n faut"
sortir les
jeunes Réunionnais de ces impasses. La situation de l'éducation à La Réunion
est très critique. On observe que les élevés sont violents envers leurs professeurs.
Mais quand un enseignant ne cesse de leur répéter des propos
qu'ils ne comprennent pas, les élèves le ressentent comme une violence, comme
une insulte à leur égard. Du coup, ils lé lui rendent bien.
Mais
quel est la place des impératifs du programme scolaire, dans une telle appréhension
de l'éducation?
Le programme, on s'en fout ! Le programme n'a de sens
que par rapport à ce que l'enfant peut en assimiler. La meilleure arme pédagogique,
C'est de mettre en place des stratégies individualisées. Trouver différents
chemins pour intéresser l'enfant à ce qu'il fait. Et par là, l'aider à
progresser.